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Quels éléments d’infrastructure pour soutenir l’essor du numérique en Afrique?

Par: Fabrice Coquio

Après une vague d’urbanisation massive et de croissance économique au sein de plusieurs mégapoles, le continent africain, longtemps considéré comme déconnecté, a pris il y a une dizaine d’années le virage du numérique. Si selon le cabinet McKinsey, seulement 16 % du milliard d’Africains étaient connectés en 2013, contre 28 % à ce jour, le numérique pourrait contribuer à hauteur de 300 milliards de dollars au PIB africain d’ici 2025. Une étude de Cisco prévoit également que le trafic de données sur mobiles soit multiplié par 12 entre 2016 et 2021. Cette révolution numérique déjà engagée, et les opportunités qui en découlent, ne pourront toutefois s’opérer qu’à certaines conditions.

Portée par plusieurs facteurs tels qu’une démographie en forte croissance, l’émergence de classes moyennes dans quelques grandes villes, et la généralisation des smartphones, l’Afrique a entamé un saut technologique sans précédent. Si l’on compare la transition numérique engagée bien plus tôt par les autres continents, celle de l’Afrique est marquée par sa rapidité. En moins de 10 ans, certains pays se sont orientés vers le « tout mobile », tandis que d’autres ont été plus loin en adoptant un certain nombre d’innovations numériques. Le Kenya est par exemple l’un des premiers pays à avoir massivement déployé les solutions de mobile banking.

Ce développement numérique ne fait pas uniquement écho à une notion de rattrapage technologique, l’innovation en est aussi l’un des principaux moteurs. Elle ouvre d’ailleurs la voie à des perspectives de développement pour plusieurs secteurs, tels que la Finance qui bénéficie de l’essor des smartphones et du paiement par mobile ; la Santé, avec une prévention facilitée des maladies ; ou encore l’Éducation, avec de nombreux investissements en matière d’e-learning notamment. 

Pour soutenir cette évolution et répondre aux nouveaux usages, les opérations en matière de rachat et de concentration des réseaux se sont multipliées, faisant émerger des acteurs ayant rapidement atteint un nombre significatif de clients. Ces investissements reflètent l’intérêt stratégique du continent pour les opérateurs du monde des réseaux et de l’infrastructure.

Cependant, la révolution numérique ne peut être généralisée à l’ensemble du continent. Il est composé de 54 pays disparates, tant d’un point de vue démographique qu’économique, et de fortes inégalités y subsistent. En outre, toutes les zones géographiques n’ont pas encore les mêmes facilités d’accès aux contenus digitaux.

Pour le moment, l’essor numérique profite essentiellement aux mégapoles côtières. Celles de l’Est bénéficient de la présence de multiples câbles sous-marins vers l’Europe mais aussi vers les pays du Golfe, l’Inde et l’Asie. De l’autre côté, moins bien dotée en nombre de câbles, l’Afrique de l’Ouest se tourne davantage vers le continent américain et l’Europe de l’Ouest.

Mais, pour soutenir l’accélération des projets numériques, garantir leur performance, et ainsi répondre aux nouveaux usages des entreprises et des consommateurs, il faut pouvoir compter sur une infrastructure robuste, sécurisée et fiable dont la première brique est le data center. Or, le chantier en la matière est vaste et peut être ralenti par un certain nombre de freins.

Tout d’abord, il existe une réelle difficulté à identifier des data centers de taille significative équipés des dernières technologies interconnectées avec les réseaux mondiaux, à l’image des hubs installés en Europe et aux États-Unis. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de data center en Afrique mais simplement que leur conception n’est pas idéalement adaptée pour répondre à l’évolution rapide des usages, et à la hausse exponentielle des données qui coïncidera forcément avec le développement démographique.

Or, les hubs de connexion et de contenus digitaux vont être nécessaires en Afrique pour que l’économie numérique puisse véritablement prendre son essor. Les data centers devront être correctement situés, principalement dans les grandes villes qui concentrent une partie de la population, des usages et des flux internationaux via les câbles sous-marins. Toutefois, à l’image d’autres continents, toutes les villes africaines ne seront pas éligibles à la création de hubs de connectivité et de données. En effet, il existe des particularités environnementales peu propices à l’installation de data centers (températures élevées, zones désertiques, etc.), et des bassins d’emploi qui ne regroupent pas les compétences et savoir-faire nécessaires à la conception et au maintien en conditions opérationnelles de ces hubs.

D’autres freins vont devoir être levés pour favoriser l’implantation de data centers correspondant à la notion de « hub ». L’équipement en matière de fibre optique qui reste trop peu développé et les coûts réseaux particulièrement élevés, en raison de l’absence de dérégularisation, en sont de bons exemples.

Certains états ont pourtant légiféré pour favoriser l’ouverture des marchés. Mais la réalité est toute autre et l’on observe encore des monopoles d’état qui complexifient les tentatives de connexions impulsées par les acteurs numériques internationaux aux infrastructures des acteurs domestiques, ou à des stations de câbles sous-marins.

Enfin, la notion de connectivité internationale n’en est encore qu’à ses balbutiements. Si le câble ACE qui dessert la façade atlantique du continent peut atteindre une capacité totale de 5,12 térabits par seconde, ce n’est rien en comparaison des 40 térabits du câble AAE-1 qui connecte Marseille à l’Asie en passant par l’Afrique et le Moyen-Orient. Les capacités réseaux locales restent donc encore bien faibles.

De multiples investissements sont tout de même en cours pour répondre à cet enjeu que constitue la connectivité internationale : un câble sous-marin devrait relier le Brésil à l’Angola en 2018 afin de réduire les temps de latence entre les deux continents concernés. Par ailleurs, la mise en place d’un câble destiné à relier le Pakistan à Oman (SRG-1) en passant par l’Éthiopie, la Somalie et le Kenya (G2A) va permettre de favoriser les échanges entre l’Afrique et l’Asie du sud. Cependant, les initiatives les plus parlantes sont certainement celles impulsées par des acteurs tels que le Maroc, ou encore la Tunisie pour s’interconnecter directement avec le hub de Marseille, et ainsi bénéficier de ses capacités, de sa neutralité en matière de fournisseurs de services et d’opérateurs télécoms (+120 opérateurs de connectivité), et plus largement de son rayonnement international.

La révolution numérique en Afrique est engagée mais elle promet encore de grandes avancées. En dépit de quelques freins, un certain nombre d’initiatives sont enclenchées pour renforcer les bases de la transition numérique africaine, l’accélérer, et lui donner tout son potentiel. Mais la pérennité de ce développement numérique dépend de certaines conditions. Le cadre légal et les investissements devront être optimisés et renforcés bien sûr, mais le développement de l’innovation ne pourra s’opérer qu’à l’aide d’infrastructures robustes dont le data center est la pierre angulaire. Si pour le moment, aucun hub n’est présent, les états et les acteurs économiques doivent réfléchir à des solutions en dehors du continent. Marseille, véritable campus international de données et carrefour d’interconnectivité peut servir de premier hub africain. D’ici quelques années, certaines villes pourraient également émerger et jouer le rôle de hubs de sous-régions, comme par exemple Alexandrie ou Casablanca, et peut-être un peu plus tard, Lagos ou Abidjan.